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  • Sophia Berrada

La Daronne, d'Hannelore Cayre

Mis à jour : 7 nov. 2020

Patience Portefeux grandit dans une immense baraque, au bord de l’autoroute, entre un père PDG-requin d’une entreprise de transport de marchandises (légales… saupoudrées de produits « additionnels ») et une mère qui ne l’aime pas mais qui aime dépenser des tas d’argent.


Veuve à 27 ans, d’un mari dont l’anévrisme s’est rompu en plein milieu d’un fou rire, elle se retrouve seule avec deux petites filles sur les bras. Elle se résigne, elle s’endurcit, et elle devient traductrice de l’arabe vers le français pour le ministère de la Justice.


Aujourd’hui, Patience a 53 ans. Elle écoute, comme des feuilletons, des kilomètres d’enregistrements téléphoniques de petits dealers ou de malfrats colossaux. Puis elle va rendre visite à sa vieille mère dans un EHPAD. Elle fréquente vaguement un ami flic, aussi.


Un jour, elle franchit la ligne jaune et détourne une montagne de cannabis issue d’un Go Fast. Sans scrupules, ni culpabilité. Et Patience Portefeux devient la Daronne.



Hannelore Cayre a une plume d’une causticité, d’une finesse et d’un cynisme absolus et Patience Portefeux est un personnage mémorable. Ce roman policier n’est pas seulement drôle (et il l’est copieusement), il apporte aussi un regard cru sur des questions de société telles que la légalisation du cannabis ou l’intégration des personnes immigrées.


« 14 millions d’expérimentateurs de cannabis en France et 800 000 cultivateurs qui vivent de cette culture au Maroc. Les deux pays sont amis et pourtant ces gamins dont j’écoutais à longueur de journées les marchandages purgeaient de lourdes peines de prison pour avoir vendu leur shit aux gosses des flics qui les poursuivent, à ceux des magistrats qui les jugent ainsi qu’à tous les avocats qui les défendent. Du coup ils devenaient amers et haineux. On ne m’enlèvera pas de l’esprit (même si mon ami flic m’affirme que je me trompe) que cette débauche de moyens, cet acharnement à vider à la petite cuillère la mer de shit qui inonde la France, est avant out un outil de contrôle des populations en ce qu’elle permet de vérifier l’identité des Arabes et des Noirs dix fois par jour ».


En lisant ce roman policier (d’ailleurs récompensé par deux fois !), on ne manque pas de s’interroger sur ces questions éclairées d’une façon que seule la littérature peut offrir.


Je ne résiste pas à l’envie de vous partager un autre extrait dont le choix des mots fait naître de comiques visions.


« Pour postuler à La Mondiale il fallait sortir de prison car, d’après mon père, seul un type qui avait été incarcéré au minimum quinze ans pouvait accepter de rester enfermé dans la cabine de son camion sur des milliers de kilomètres et défendre son chargement comme s’il s’agissait de sa vie. Je me vois encore comme si c’était hier en petite robe de velours bleu marine avec mes chaussures vernies Froment-Leroyer, à l’occasion de l’arbre de Noël, entourée de types balafrés tenant dans leurs grosses mains d’étrangleurs de jolis petits paquets colorés. »


Avis aux amateurs d’humour noir : je pense que vous allez beaucoup vous plaire dans ces quelques 170 pages géniales.


La Daronne d’Hannelore Cayre est posé sur ma toute-nouvelle-mais-pas-encore-très-fournie étagère parisienne entre Rutland Place d’Anne Perry (un tome de ma série policière fétiche, dans laquelle Charlotte et Thomas Pitt doivent résoudre des affaires à base de vols de colliers de diamants dans une Angleterre victorienne théâtrale à souhait) et Vox de Christina Dalcher (que j’aurai le plaisir de chroniquer très bientôt).

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